TikTok en RDC : réguler les dérives sans sacrifier les opportunités

Face à la multiplication des contenus contraires aux bonnes mœurs, des propos diffamatoires, des discours de haine ou encore de la propagande attribuée à des groupes armés, suspendre TikTok ou sanctionner indistinctement ses utilisateurs ne constituerait ni une réponse suffisante ni une solution durable.

Même lorsqu’il s’agit de lutter contre des contenus faisant l’apologie de la violence ou susceptibles de servir la propagande de mouvements rebelles, la fermeture d’une plateforme ne supprime pas nécessairement la menace : elle peut simplement la déplacer vers Facebook, Telegram ou d’autres espaces numériques. Faudrait-il alors fermer tous les réseaux sociaux ? Une telle logique risquerait de porter une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et à l’accès des citoyens à l’espace numérique.

La réponse doit donc être à la fois juridique, sécuritaire et surtout technique. À travers le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC) et les autres institutions compétentes, l’État devrait exiger des plateformes opérant en RDC des mécanismes de modération plus performants, capables de détecter rapidement les contenus manifestement illicites, haineux ou dangereux et d’en assurer le traitement conformément à la législation congolaise.

Cette régulation ne devrait cependant pas faire oublier la fonction économique et sociale que remplissent aujourd’hui les réseaux sociaux. Pour une partie de la jeunesse congolaise confrontée à la rareté des emplois formels, TikTok est devenu à la fois une vitrine, un espace de créativité et un outil d’auto-emploi.

Artistes, artisans, commerçants, créateurs de contenu et micro, petites et moyennes entreprises y présentent leurs produits et services, construisent une clientèle et accèdent à un marché qu’ils auraient difficilement pu atteindre par les circuits traditionnels. Dans un pays où l’accompagnement des PME et des jeunes entrepreneurs reste encore insuffisant, priver indistinctement ces acteurs d’un tel canal en raison des abus commis par une partie des utilisateurs reviendrait à pénaliser ceux qui en font un usage productif.

Le rôle du CSAC devrait donc être d’encadrer cette dynamique plutôt que de l’étouffer, en engageant avec TikTok et les autres plateformes un dialogue exigeant qui concilie sécurité nationale, protection des bonnes mœurs, liberté d’expression et développement de l’économie numérique.

La RDC gagnerait, à cet égard, à observer les mécanismes développés ailleurs. L’Union européenne, notamment à travers le Digital Services Act (DSA), impose aux grandes plateformes numériques des obligations renforcées en matière de gestion des risques, de transparence et de traitement des contenus illicites. Des pays confrontés à des défis sécuritaires importants, comme la Somalie, ont également cherché à obtenir une coopération accrue des plateformes face à la diffusion de contenus liés aux groupes armés.

Pour la RDC, l’enjeu serait d’aller plus loin dans la construction d’une véritable souveraineté numérique : exiger des mécanismes de modération mieux adaptés aux réalités congolaises, notamment au lingala, au swahili, au tshiluba et au kikongo, disposer de canaux institutionnels permettant de signaler rapidement les contenus illicites et établir des procédures transparentes de coopération avec les plateformes.

La véritable souveraineté numérique ne consiste pas à couper Internet ou à fermer une application dès qu’une dérive apparaît ; elle consiste à donner à l’État les moyens juridiques, institutionnels et techniques de faire respecter ses lois dans l’espace numérique, sans sacrifier les libertés publiques ni les opportunités économiques de sa jeunesse.

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